Etat du Washington - USA

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Lorsqu’on arrive à Seattle en avion, nulle frontière entre l’océan Pacifique et le continent, mais un damier où se confondent îlots, retenues d’eau, baies et presqu’îles, comme si l’eau et la terre jouaient à effacer leurs limites en créant un nouveau paysage.

Paul est là, il m’attend à l’arrivée, les bras croisés devant son vieux break gris, les cheveux gris en broussaille, le sourire aux lèvres et le coffre plein de légumes frais, de poisson, de fruits. « Hi…how are you? ». Il s’exprime avec une lenteur qui emmène dans un temps hors du temps où on aurait tout le temps.

L’air a quelque chose de gracieux, les premières feuilles du printemps brillent comme des étoiles dans le vert sombre des vieux pins. On traverse quelques bourgades paisibles, des champs où paissent quelques vaches qui ne nous regardent même pas, un virage, puis la route s’enfonce dans les bois sombres.

Sur le bas-côté, des affiches précisent: « Prière de ne pas laisser de nourriture pour les ours ». Au bout de la route, à droite, sous un grand porche en bois qui semble bénir l’arrivée de chacun, c’est l’entrée du domaine:

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En additionnant les chiffres, ça fait 1. Un début. 

Le chemin caillouteux descend en pente raide jusqu’aux grands cèdres qui veillent sur le seuil de la maison. J’ai l’impression d’entrer dans un ventre vert. La forêt déborde, sur le chemin, dans le jardin, sapins, fougères, mousse. Ici aussi, les limites s’effacent. 

Une grande bâtisse en bois sur deux étages, un peu biscornue, avec un corps et des parties comme rajoutées au fur et à mesure, entouré d’un grand deck en bois. Les oiseaux chantent et le lilas aussi.

En poussant la porte, on entre dans une histoire, une histoire à tiroirs, avec, au détour d’un escalier qui craque un peu, des portes qui mèneraient à des pièces secrètes ouvrant sur d’autres mondes.

A l’entrée, un feu chante doucement, de vieux tapis, des bibliothèques croûlant sous les livres. La cuisine se tient là, tel un passage magique entre le salon et la grande salle à manger aux baies vitrées. C’est dans cette pièce grande ouverte sur la nature que se racontent les rêves de la nuit, se tissent les histoires et s’écrivent les possibles. 

Sandy l’alchimiste, révèle les saveurs, des aliments comme des êtres humains. Une qualité de présence et d’écoute qui transforme et magnifie.

Un saumon sauvage aux noisettes, des salades aux fleurs, les soupes aux épices, les sorbets à la mélisse, au romarin ou à la cardamome et sont tous les chants de la terre qui dansent aux repas. Ici, on se sent accueilli, chacun est à sa place, exactement tel qu’il est.

Ma chambre est un nid, en hauteur. Elle donne sur un petit lac assoupi en contrebas de la maison. En face du lit, le tableau d’une plume avec, en belles lettres calligraphiées: « Le cadeau de la plume de l’Aigle ». 

Les chants d’oiseaux prennent le relais au lever du jour de ceux des grenouilles qui font concert la nuit.

Un sentier dans les bois fait le tour du lac, il débute au bout du jardin sur une passerelle de bois cachée entre les hautes herbes. Juste après, on est avalés par la forêt. Enchevêtrement de branches cassées, géants qui tendent obstinément vers le ciel, on s’enivre d’humus, l’instinct animal se réveille, on retrouve sa peau d’âme et de poils dans cette densité sauvage. Au détour de la piste, une porte d’arbres. Une porte mystère. Derrière, le lichen pend au bout de bras centenaires, la mousse enveloppe les troncs nus et les fougères géantes rappellent à celui qui passe que l’origine est partout, aussi vieille que la vie et aussi nouvelle que l’enfant qui naît.

Dans ce lieu de gestation, nous avons formé une tribu d’Anciennes. Nous sommes allées chercher les conseils et les visions dans les mondes du rêve, là où les histoires attendent qu’on soit prêts à les entendre pour être mises au monde. Catherine, toute en longueur, tout droit sortie d’un film de Woody Allen, lunettes cerclées de noir, lèvres peintes, ton grave et rauque, Laurie, aux longs cheveux gris tressés, front court et pommettes hautes, assise en tailleur et pieds nus sur la terre, Amy, ronde, généreuse et rieuse, qui raconte des histoires aux fillettes afin qu’elles sachent rassembler leurs forces et qu’elles n’oublient jamais leur âme sauvage en grandissant, Becky, toute en rires et en joie, joue avec les tissus du vivant et virevolte en couleurs lorsqu’elle lit sur les lèvres.

Chacune d’entre nous étaient aussi toutes les autres. Les souvenirs, les inspirations, les encouragements, chaque larme et chaque rire furent autant de dons et de sagesses à partager. 

Ici, les histoires auront peut-être encore une fois guéri le monde.