Ubud, Bali - Indonésie

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C’était un temps où je perdais mes forces à tenter de trouver ma place. Et plus je cherchais, moins je trouvais. Dans mes amours, mes pratiques artistiques, mon travail, mes finances. Tout s’éteignait lentement en un magnifique éboulement intérieur. Ce qui m’avait porté jusque là, les rêves, l’imaginaire, la peinture, l’écriture, l’enthousiasme et l’inspiration se terraient hors de ma portée. Je résistais en errant, les ailes brisées et le coeur en miettes, à l’étroit dans ma peau, dedans comme dehors. J’étais devenue un immense néant, totalement inutile à moi-même comme aux autres. Le peu qui restait de moi se rassembla dans l’appel de l’ailleurs. Il me fallait de l’air et j’irais le prendre loin de la vieille Europe où je rétrécissais. J’allais me donner du temps et de l’espace pour fleurir, peut-être, une nouvelle fois.

Ce serait Bali, en Indonésie. Et ce fut un lieu. Un restaurant.

Adossé à Ubud, le coeur artistique et spirituel de Bali, s’étend le tranquille village de Nyuh Kuning, « noix de coco jaune ». Il faut quitter les encombrements bruyants des rues d’Ubud et c’est entre deux statues de pierre, érigées en totems, -l’un féminin, l’autre masculin- que l’on pénètre le territoire du village.

On longe les « compound », ces petits ensembles de maisons où vivent plusieurs générations d’une même famille, un terrain de foot face à l’école primaire, des échoppes, quelques cafés. A cet endroit se dresse le gardien sévère et bienveillant du village, le grand Banyan, le tronc ceint de l’étoffe à carreaux blancs et noirs. 

L’air est doux, humide et sent les fleurs de frangipaniers. 

Au bout de l’unique rue qui mène à la forêt sacrée des singes, un restaurant ouvert sur la rue, son haut toit soutenu par des colonnes aux couleurs vives. 

On monte quelques marches, tel un portail magique qui mène vers un autre monde. 

Ici, il n’y a pas de dedans. Le dehors est partout et circule sur les ailes de l’air dans un mélange de sons, de musiques, de parfums et de couleurs.

 L’orange, le vert, le jaune, le rouge s’enlacent et se reflètent dans un rideau de perles de verres accroché au dessus du bar. 

Sur l’un des murs colorés s’exposent pour un temps les toiles d’un artiste du coin, offrant sa vision du monde et de la beauté. Un mur-tableau géant, et toujours neuf.

7h du matin, je m’assieds sur un des fauteuils au vieux cuir souple. Oui, ici, même les sièges ont une âme.

Bali Kopi. En buvant mon café, je glisse dans le flot, flûte indonésienne, « La Bohème » chantée en arabe, rythmes africains, cap verdiens, Amérique latine. C’est le monde entier qui entre et sort toute la journée au gré de la brise, des voix et des musiques.

Je savoure des tranches de  fruits frais, pastèque, papaye, ananas qui jouent un tableau vivant dans mon assiette en bois. 

Un vieil homme, comme chaque matin, porte dans un immense sac les fleurs du jour. Il les installe chacune avec délicatesse sur les marches, sur les tables; hibiscus, fleurs blanches ou roses des frangipaniers, gros oeillets oranges, comme des offrandes pour ne pas qu’on oublie le Ciel dans les affaires courantes des hommes.

Alentours, les singes crient et font frissonner la forêt en courant sur les plus hautes branches des arbres. Parfois, l’un d’eux vient chiper un morceau de fruit sur une assiette. 

Pendant la journée, on se croise, on échange entre voisins, amis, voyageurs, artistes, écrivains. On y mange indonésien et méditerranéen, des produits frais, une cuisine cash, simple qui sent bon le soleil, les épices et les racines des créateurs de ce lieu.

Le soir venu, les assiettes en bois aux formes organiques sortent de la cuisine comme des toiles qu’on viendrait de peindre. Milles saveurs, autant de couleurs, là un nasi goreng orné de kroepuk et de condiments acidulés, là, des brochettes de poulet au saté, un plateau de délices libanais. Je profite, un verre de vin blanc bien frais à la main, du monde entier qui s’invite aux tables dans les goûts, les effluves et les sourires. Les artistes se mêlent aux musiciens, chanteurs et danseurs de passage, les jams s’enchaînent. On dirait que chacun est peintre, sculpteur ou musicien. A Bali, on est artiste comme on est artisan. 

A leur contact, tout s’est lentement ouvert en moi, les verrous ont sauté, j’ai retrouvé cette grâce qui donne envie de créer et de donner sans compter à ceux qui nous entourent. 

Je me penche sur mon carnet et au son des flûtes, des voix et du tabla, mon inspiration se mêle à celles des autres, les couleurs jaillissent, l’encre coule et que danse la joie.